Série
Beef : la série qui commence dans un parking et finit dans le bouddhisme
J’ai lancé Beef parce que quelqu’un m’a dit que c’était “une série sur la rage”. La rage ordinaire. La rage qu’on ressent quand quelqu’un te coupe la route dans un parking de Costco.
Dix épisodes plus tard, je comprenais que c’était l’une des meilleures choses que j’aie vues depuis longtemps.
Saison 1 : l’incident ordinaire qui déraille tout
Lee Sung Jin part d’un incident de voiture, banal, trivial. Danny Cho (Steven Yeun), la trentaine, entrepreneur raté, essaie de retourner un barbecue chez Home Depot. Amy Lau (Ali Wong), cheffe d’entreprise florissante, mère, femme de, fait sa vie à côté. Ils se retrouvent dans la même allée de parking. Klaxons. Doigts. Course-poursuite.
C’est tout. C’est le déclencheur.
Ce qui suit, c’est dix épisodes d’escalade parfaitement construite. Une escalade du quotidien, pas des coups d’éclat. Les représailles, puis les contre-représailles, puis la vie entière des deux personnages qui se défait autour de cette fixation idiote. Danny accumule les humiliations depuis des années : appartement miteux, frère à charge, le poids implicite de la réussite familiale immigrée qui n’arrive pas. Amy a tout réussi en apparence et rien intérieurement. Le parking ne fait que cristalliser une frustration qui cherchait une sortie depuis longtemps.
Le génie de la série, c’est que personne n’a complètement tort. Si ce n’avait pas été cette Toyota blanche, ç’aurait été autre chose.
Tout le monde a eu un “parking” dans sa vie. La différence, c’est que dans Beef, les personnages ne lâchent pas l’affaire.
La série a raflé huit Emmys : meilleure actrice pour Ali Wong (première femme d’ascendance asiatique à gagner cette catégorie dans l’histoire des Emmys), meilleur acteur pour Steven Yeun. Lee Sung Jin a lui-même gagné pour la réalisation et l’écriture.
Le format anthologie : la vraie surprise
Là où la série m’a vraiment surpris, c’est dans son format.
Beef est une anthologie. Je ne l’avais pas vu venir. On n’a pas l’habitude pour une série. Le format anthologie, on le connaît pour les films, pour Black Mirror à la rigueur. Mais pour une série qui prend le temps de construire deux personnages sur dix épisodes, arriver en saison 2 avec un casting entièrement différent, une histoire entièrement différente, ça déstabilise.
Ma première réaction : une forme de deuil. Danny et Amy, qu’est-ce qu’ils deviennent ? On s’y attache, à ces deux-là. Leur trajectoire se referme proprement à la fin de la saison 1, mais tourner la page complètement demande une recalibration.
Et puis on comprend le pari. Beef n’est pas une série sur Danny et Amy. C’est une série sur la friction humaine. Sur ce que les petites rages révèlent des grandes vies ratées ou réussies à moitié. Le format anthologie permet de montrer que le phénomène est universel, pas anecdotique.
Saison 2 : le Samsara du pouvoir
La saison 2 bascule dans un microcosme entièrement différent : le Monte Vista Country Club, un club élitiste en Californie où tout fonctionne par hiérarchie et transaction implicite. La Présidente Park (Youn Yuh-jung) est une milliardaire coréenne qui règne sur le club. Josh (Oscar Isaac), directeur général trentenaire, est plus marié à son travail qu’à sa femme Lindsay (Carey Mulligan). Austin (Charles Melton), ancien footballeur universitaire devenu coach sportif, est fiancé à Ashley (Cailee Spaeny), qui travaille sur le beverage cart et ne demande rien de plus que d’épouser Austin, faire des enfants, vivre.
Austin et Ashley assistent par accident à une dispute entre Josh et Lindsay. À partir de là, le mécanisme s’enclenche. Faveurs. Coercition. Qui doit quoi à qui. Qui peut détruire qui.
Le conflit de saison 2 est moins bruyant que celui de saison 1, et c’est ça qui le rend étouffant. Ici, personne ne crie dans un parking. Les coups se portent en souriant.
La trajectoire finale est glaciale. L’ancien propriétaire se sacrifie dans un montage financier complexe et finit incarcéré. Austin et Ashley, eux, ne dénoncent pas la Présidente Park pour ses malversations. Calcul ? Peur ? Complicité ? Les trois, probablement. Ils prennent sa place. Mais ils restent dépendants du système. Ils ont changé de position dans la roue, sans sortir de la roue.
Et la dernière scène dit exactement ça.
Elle s’inspire directement des peintures du Samsara : on voit Austin et Ashley installés sur des chaises, Josh et Lindsay en train de se disputer, d’autres personnages figés dans leur posture de toujours. Chacun dans sa case, le cycle intact. Le Samsara, dans la tradition bouddhiste, c’est le cycle éternel de renaissance, de mort, de souffrance. On renaît. On recommence. Le Nirvana, l’objectif ultime, c’est d’en sortir. Lee Sung Jin a explicitement construit la séquence finale autour de cette référence.
Les conflits ne s’arrêtent pas. Le pouvoir ne se brise pas. Il change juste de mains.
C’est méchant, c’est juste, et c’est brillant.
Ce qui reste, au fond, c’est que Beef fait quelque chose que peu de séries osent. Partir d’un fait banal (quelqu’un vous coupe dans un parking) et en faire une fenêtre sur des questions qui n’ont rien de banal. Pourquoi est-ce qu’on escalade ? Pourquoi lâche-t-on pas l’affaire ? Qu’est-ce qu’on transporte, comme frustrations et espoirs déçus, qu’un incident stupide peut suffire à faire déborder ?
La réponse de la série : beaucoup. Et ça recommence.